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Idiotas

Le rire, pulsion mortifère chez Toméo Vergès
Dans « Idiotas », le chorégraphe catalan évite l'écueil du registre régressif à la mode en basculant dans l'absurde.
Danse

Quelques minutes suffisent pour que le spectacle Idiotas, chorégraphié par Toméo Vergès pour cinq danseurs, fasse son effet. Un sourire un peu béat, un peu bêta, s'accroche à nos lèvres. Ce reflet d'un mystérieux contentement est délicieux, suffisamment rare pour attester de la réussite de cette pièce incongrue.
Sur le plateau du Théâtre à Châtillon, qui soutient le chorégraphe d'origine catalane depuis 2006, que se passe-t-il de si extraordinaire? Un homme porte des pavés qu'un de ses potes lui vole. Un autre prend la parole en grimpant, difficilement, sur un très haut cendrier. Il déclare qu'il est angoissé, comme s'il précisait sa profession, et a décidé de devenir ermite du haut de sa colonne.
Adultes décérébrés
Plus que le contenu, c'est le jeu malicieux des interprètes (quatre hommes et une femme), l'atmosphère gentiment brindezingue de cette cour de récréation pour adultes décérébrés qui font circuler un frisson de plaisir et de connivence. Cette complicité ne réside pas dans une proximité jouée des danseurs avec le public. Elle s'offre dans les confidences que glissent les interprètes, étrangement souriants. Le stress, la solitude, sans tomber dans le pathos psy, se révèlent ici de parfaits liens d'entente cordiale.
Idiotas enjambe fort heureusement l'écueil majeur de l'idiotie à la mode, sur lequel certains chorégraphes et plasticiens se cassent le nez : celui du numéro de débile assumé qui grimace ou fait des actions crétines pour soi-disant échapper à son savoir-faire. Ce registre régressif, Idiotas, qui ne fait pas mentir son titre pour autant, en éclaircit le sens vers l'absurde, au diapason des tons beiges du décor et des costumes.
Moins saignant et anxiogène que certains des précédents spectacles de Toméo Vergès comme Pas de panique (1999) ou Body Time (2006), Idiotas emprunte à une veine plus détachée, plus légère, bien que striée de folie. A croire que le chorégraphe, installé en France depuis 1980 et créateur de la compagnie Man Drake en 1992, a choisi de rire un peu de ses pulsions mortifères en optant pour la voie de la sagesse et de la philosophie.
Avec finesse, cette pièce impose une fois de plus les obsessions existentielles de Vergès, toujours anxieux de décrypter le genre humain, mais aussi son style esthétique très reconnaissable. Plateau simplement architecturé, meubles de travail en métal, cendriers et plantes vertes suffisent à conditionner cette saga de bureau surréaliste. Sous l'influence du film Simon du désert, de Luis Buñuel, et du livre Les hommes ivres de Dieu, de Jacques Lacarrière, Idiotas renforce aussi sa danse-théâtre très personnelle. L'exact équilibre entre l'invention gestuelle et le sens profond du mouvement donne lieu à des enchaînements de pas curieusement explicites.
Pour dire l'absolu et merveilleux désastre d'une vie, Toméo Vergès et ses complices (l'épatant Alvaro Morell et la téméraire Sandrine Maisonneuve, entre autres) résument l'affaire en une phrase inoubliable: «  le monde a eu son commencement par le mariage, aura sa fin par l'incontinence. »
Raide mais imparable.

Rosita Boisseau, Le Monde, 26 février 2008

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